Quelques mots prononcés lors de la cérémonie des Chelochim

 

Le rav Samson Raphaël Hirsch, un rabbin orthodoxe du XIX ème siècle qui essayait de concilier judaïsme et modernité, a écrit que les gens qui éprouvent un très grand chagrin ont une impression physique de vide intérieur et que c’est là que réside leur plus grande douleur car le besoin essentiel de toute personne, c’est d’avoir un sentiment de plénitude.

Vide intérieur, impossibilité de mettre en mots, mémoire paralysée. Autant de choses qui auraient pu me conduire à ne pas prendre la parole aujourd’hui.

Et pourtant je voulais quand même dire quelques mots, simplement pour vous dire merci car au cours de ces jours si douloureux, ce sont vos paroles, vos mots, à chacun, à chacune d’entre vous, qui nous ont rendu des parcelles de plénitude. 

Vous entendre parler de l’étincelle qui s’est allumée en vous en découvrant son approche de la Loi qui pour être rigoureuse, comme l’a rappelé Meyer tout à l’heure, n’en était pas moins douce, une loi qui accueille, qui sourit et jamais ne juge.

Se rendre compte, au hasard des conversations, que les synagogues qu’il affectionnait le plus, comme celle où nous nous trouvons aujourd’hui, avaient la particularité de ne pas avoir de rabbin : certainement pas un fait fortuit.

Entendre le rabbin Mendy Azimov, fils de son grand ami le Rav Moulay Azimov, fondateur des Jeunesses Loubavitch en France, qui nous a accompagné tout au long de ce deuil, et que je veux remercier car j’ai aussi compris à travers lui ce que papa aimait tant chez les Loubavitch : cette faculté d’écoute, de compréhension de l’autre, cette insistance sur l’essentiel, entendre donc Mendy nous rappeler que papa était le seul à avoir obtenu la clef de l’arche sainte où se trouvent les rouleaux de la Tora au local des Loubavitch et à être capable de former un mynian (c’est à dire un groupe de dix hommes) en quelques minutes quelle que soit l’heure où il arrivait.

Apprendre toujours de Mendy, qu’un rabbin parisien a commencé à mettre les tephilines avec papa, quand il était élève à l’ENIO.

Entendre cette amie israélienne nous rappeler que son mari, violemment anti-religieux, pathologiquement devrais-je dire, avait succombé à papa quelques minutes après l’avoir rencontré et consenti à tendre son bras pour se faire mettre les tephilines expliquant à son épouse qui ne s’en est toujours pas remis, qu’à un homme qui a un tel regard, on ne peut rien refuser. 

Comprendre, grâce au Grand rabbin Gilles Bernheim que sa force de conviction, d’attraction, tenait au fait qu’il assumait l’ensemble de ce qu’il avait été, l’ensemble de son parcours, la vie avant la Torah et la vie après la Tora, comme Avraham était resté Avraham après la révélation. Du coup, la religion n’apparaissait pas comme une injonction de rupture, une obligation de renoncer à ce que l’on est profondément et ne faisait pas peur.  A y réfléchir je me dis que c’est probablement là que reside la ligne de partage entre une religion authentique qui permet de faire le lien de soi avec soi et l’intégrisme. 

Entendre parler de cette manière bien à lui de venir en aide aux autres, sans jamais rien attendre en retour, avec ce naturel, cette “légèreté” devant les choses graves, cette discrétion dont vous avez été si nombreux à parler car on ne sait qu’une partie de tout ce qu’il a fait pour les autres. Or ce n’est pas facile, non vraiment pas facile de faire le bien sans le faire savoir. Mais papa le faisait avec tant de naturel que cela semblait facile. Maintenant qu’il n’est plus là et que certains nous disent que c’est à nous de reprendre le flambeau, je me sens devant une montagne insurmontable. Il n’a pas laissé de mode d’emploi. Et je repense à ce qu’il disait de la composition  musicale : les passages qui semblent les plus naturels sont les plus travaillés. 

Comment est-il parvenu à ce degré le plus haut de la Tsedaka, purement gratuite, dont on attend rien en retour ?

D’où lui venait cette obstination à vouloir aider mais aussi ce pouvoir d’aider car il ne suffit pas de le vouloir, il faut aussi le pouvoir. Un exemple parmi des centaines : je pense à cet ami qui ne l’avait croisé qu’une fois. Papa ayant appris qu’il a perdu son père et est tout désemparé, me demande son numéro de téléphone. Je ne sais ce qu’il lui a dit mais cet ami dit avoir été porté par cette conversation pour surmonter cette épreuve.

Cette obstination se traduisait dans la vie de tous les jours. Quand maman organisait un déjeuner à la maison, il lui disait toujours “place-moi à côté de celui ou celle qui pourrait être le plus timide ou risque de se sentir le moins à l’aise”. 

Entendre Gilles Bernheim confier, d’une voix pudique, comme s’il trahissait un secret, que parmi les personnes les plus désemparées auxquelles il a été amené à porter secours en tant que rabbin, nombreuses sont celles qui ont murmuré le nom de Cicurel comme celui qui était leur dernière bouée de sauvetage. Gilles Bernheim et lui étaient collègues de travail. Et papa ne le savait pas lui-même. 

Cela s’explique probablement par le fait que papa comprenait en profondeur ce que signifiait le mot Tsedaka en hébreu, non pas charité mais “justice”. Il aimait rappeler qu’en aidant quelqu’un dans le besoin, on ne fait que rétablir un équilibre rompu. Et cela n’appelle aucun commentaire. Papa s’attachait à faire la Tsedaka dans son acception la plus haute, selon Maïmonide, tenter de rendre à quelqu’un son autonomie, lui donner du travail. Il n’ a cessé de s’y atteler, inlassablement, remettant les personnes qu’il aidait sur le cheval, une fois, deux fois, cent fois s’il le faut sans jamais perdre espoir. 

Et là j’en viens peut-être à l’essentiel. Sa foi en l’être humain. Pas une conviction abstraite. Il voyait le meilleur en chacun d’entre nous et c’est ce qui faisait qu’il nous révélait à nous-même comme tu l’as si bien dit Anne Marie. Si nous nous sentons tous orphelins aujourd’hui, c’est peut-être parce que nous sommes brutalement privés du regard bienveillant qu’il portait sur nous et qui nous donnait foi en nous-mêmes.

Son départ est le premier chagrin dont il ne pourra nous consoler.

Encore que cela ne soit pas tout à fait juste car c’est en pensant à lui que se sont imprimés sur nos lèvres les premiers sourires depuis son départ car le simple fait d’évoquer son souvenir fait ressurgir son sourire, son humour, sa malice bienvaillante, son sens de l’absurde, sa culture, sa manière unique de raconter des blagues : sans jamais être théâtral. Avec une expression, un plissement des yeux, un mouvement des lèvres, c’est tout un monde qui jaillissait sous nos yeux.

Je voudrais terminer sur cette parole d’une amie, que je ne pense pas être particulièrement croyante et qui m’a dit : il n’est pas parti, il fait partie de ces êtres éternels qui ne peuvent pas partir. 

Cette éternité, chacun lui donnera un sens différent.

Cette éternité, c’est sa musique, que nous allons faire vivre.

Cette éternité ce sont les souvenirs que nous gardons de lui, l’exemple qu’il laisse, en particulier à ses petits-enfants dont il était si fier : Frank, Philippe, Debora, Sam, Elsa, Judith, Lila, Noam et Eve “Allez jusqu’au bout de vous-mêmes. Soyez authentiques, à la recherche d’un absolu, ne gâchez pas vos talents. Trouvez votre voie et allez jusqu’au bout. Et, surtout, n’oubliez pas de toujours être attentifs à ceux qui vous entourent.”  

Mon dernier mot va à maman. Tant qu’il a pu parler, c’est à dire jusqu’aux tous derniers jours, papa m’a demandé de te remercier encore et encore pour tout ce que tu as fait pour lui. Alors, même si je l’ai déjà fait, je le fais une fois de plus car ce ne sera jamais suffisant à ses yeux. 

Ilana Cicurel

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