Hommage à Raymond Cicurel

Je voudrais d’abord expliquer à ceux qui sont ici aujourd’hui que c’est au nom de l’amitié qui unit nos deux familles que je vais dire ces quelques mots, à ta demande, chère Ilana, et j’en suis très émue ; des liens qui vont au-delà d’une amitié, bien sûr, puisque nous partagions aussi, cher Raymond, chère  Francine, les mêmes petits enfants.

Ce que je vais donc essayer d’exprimer,  c’est, je crois, d’abord ce que vous savez et ressentez tous : que Raymond fut un être d’exception ; un personnage, un vrai personnage, comme il nous est donné dans la vie d’en rencontrer très peu. 

Ce que j’observe d’abord aujourd’hui, nous qui sommes ici ensemble, alors que nous n’avons pas eu le temps de prévenir tous ceux qui ont connu Raymond, c’est que nous sommes très nombreux et en même temps  très divers.

Or, aussi bien ce nombre que cette diversité illustrent ce que fut Raymond : l’homme des rencontres, nombreuses, différentes, l’alchimiste des relations humaines, dans ce qu’elles avaient de plus inattendu et d’insolite.

Ce jeune homme né dans une grande famille juive d’Egypte - Ah !les fameux grands magasins Cicurel du Caire !- puis arrivé en France, resta toute sa vie un citoyen du monde.

En fait, il était un monde à lui tout seul. Et j’espère que ceux qui sont ici retrouveront dans mes paroles le Monsieur Cicurel, le Raymond, leur Raymond, celui qu’ils connaissaient, qu’ils ont aimé et qui les a aimés, avec ses différentes facettes qui, comme je l’ai dit d’emblée, faisaient de lui un homme d’exception.

C’était d’abord un homme qui avait un amour de la vie, un amour  bien sûr du judaïsme et du peuple juif, un  vrai amour de la jeunesse, un amour des enfants et des petits enfants.

A l’ENIO, chacun se souvient comment il mettait les tefilin aux élèves, au grand dam parfois des professeurs dont les élèves arrivaient, de ce fait, avec quelques minutes de retard en classe. Mais Raymond était celui à qui l’on ne résistait pas. Il m’a d’ailleurs raconté qu’une fois, non loin de la rue des Rosiers ou de la rue Pavée, il avait abordé dans la rue un passant auquel il avait proposé de mettre les téfilin. Celui–ci lui expliqua, en souriant, qu’il n’était pas juif. Raymond lui répondit que ce n’était pas grave et qu’il ne lui était pas interdit de les mettre même si bien sûr, à la différence d’un juif, il n’y était pas obligé…… et il enfila donc les « tef » au bras de ce passant curieux….et conquis !

Son judaïsme était lumineux, irradiant, libre. Il avait cette ferveur très spéciale d’être à la fois tout à fait fidèle aux règles et rites du judaïsme, et en même temps une façon de laisser chacun trouver sa propre voie. Car, ce qui lui importait, me semble-t-il, c’est que chacun, en respectant ces règles et ces rites, soit surtout heureux de croire dans les préceptes de la Thorah.

Tout un monde, Raymond l’était, en effet, parfois même de façon contradictoire : tout à la fois précis, rationnel, raisonneur et en même temps mystique, poète. En fait, il était toujours différent. Différent, même de sa famille des « louba » à laquelle il se sentait pourtant appartenir. Chacun se souvient, par exemple, de son pas pressé quand il courait à l’office pour être à l’heure, ce qui était très rare. La plupart du temps, il avait raté l’heure de l’office … et c’était donc l’office qui se mettait à son heure. Comment ? Tous racontent qu’avec seulement un homme assis, caché dans un coin de la synagogue, en quelques gestes et un sentiment de confiance qui n’appartenait qu’à lui, le mynian nécessaire à la prière se formait, comme par enchantement. Raymond était, disaient même certains, celui qui, au sein du peuple juif, était capable,  dans n’importe quelle situation, la plus désespérée soit-elle, de vous réunir un minyan !

Un homme d’exception ai-je dit quelques instants plus tôt ? Mais à qui d’autre a-t-on jamais donné la clé de l’armoire du Séfer Thorah pour que, quelle que soit l’heure, il puisse prier ?

Ce qui caractérisait aussi Raymond dans sa façon de transmettre  le judaïsme, c’était  sa force de conviction empreinte de douceur ; force et douceur, étrange paradoxe qui n’appartenait qu’à lui : exigeant pour lui-même, indulgent pour autrui, il était tellement, pleinement bienveillant.   

D’où lui venait cette bienveillance ? Je ne sais pas. Etait-ce le souvenir de son père assassiné en Egypte quand il avait six ans et le traumatisme de cet assassinat ? En tout cas,  cet engagement auprès de ceux qui étaient dans la détresse, le besoin, le deuil  ne le quitta jamais ; il trouvait toujours les mots justes pour consoler, rassurer ceux qui étaient endeuillés. Il saurait encore, j’en suis sûre, le faire aujourd’hui mieux que personne. 

Mais Raymond, s’il savait trouver les mots, ne s’en contentait pas : il incarnait, nous le savons tous, la Tsédaka : la générosité. La générosité la plus exemplaire, c’est-à-dire anonyme d’abord, celle qui consiste à donner sans faire savoir ni afficher qu’on donne,  celle qui conduit à ne jamais faire ressentir à celui qui reçoit qu’il est dans le  besoin, ni qu’on lui est supérieur parce qu’on est celui qui donne.

Raymond  poussait même très loin cette générosité : il faut savoir, par exemple, que même lorsqu’on le sollicitait avec « houtzpa », voire agressivité, quand celui qui quémandait considérait que c’était un « dû », même quand il savait qu’on abusait de lui, Raymond donnait toujours, généreusement, car il considérait toujours que le don était ce qui comptait !  

Cette authenticité dans l’acte généreux, on la retrouvait aussi dans tous ses gestes quotidiens  et chacun se souviendra, par exemple, quand il priait,  de la façon dont il récitait le chema : détachant chaque syllabe, chaque mot, lentement ; alors  « Ecoute Israel », se chargeait de tout son sens, et lorsque je l’entendais, c’est comme si j’entendais le dialogue personnel qu’il avait  avec Dieu, un dialogue permanent, jamais interrompu. Il priait comme personne d’autre et l’intensité que l’on percevait dans sa relation avec Dieu  le rendait, une fois encore, singulier : on avait alors le sentiment qu’en se confiant au Dieu d’Israël, il nous confiait tous aussi à lui.

Mais pour revenir à la bonté qui le caractérisait et qui était étonnante, je me suis souvent demandé ce qui l’avait rendu ainsi. Il y avait comme une contagion de la bonté quand on était près de lui.  Etait-ce naturel ? Inné ? Je ne sais pas et je me suis parfois interrogée  si ce n’était pas un reflet de son angoisse, une façon d’exorciser le mal, le geste de l’assassin de son père, comme si par cette contagion du bien, par l’exemple du bien qu’on donne, on peut même dévier la main de l’assassin.

Il n’aimait pas évoquer son enfance ni parler beaucoup de son parcours personnel qui l’avait peu à peu tellement rapproché du judaïsme ; et quand il en parlait, alors il rappelait souvent l’importance de sa rencontre avec ce fameux Monsieur Chouchani, ce personnage mystérieux et si érudit qui avait disparu comme il était arrivé et dont Emmanuel Levinas parle aussi comme de l’un de ses maitres.  

Et puisque j’évoque le nom de l’une des personnalités qui l’ont beaucoup  marqué au plan du judaïsme, il me faut évidemment mentionner une autre personnalité qui illustre cette deuxième facette de Raymond : la musique. Sa rencontre avec Nadia Boulanger, l’une des grandes dames de la musique et du piano du XXème siècle  fut, on le sait déterminante ; et Raymond  devint, tout au long de ces 25 années de relations de musique, disait-elle ou disait-il, je ne sais plus,  «son élève préféré ».  Tous ceux qui ont connu Raymond musicien savent sa passion pour la musique contemporaine et le jazz. Mais les autres savent-ils qu’il fut, dans sa jeunesse, un excellent joueur de trompette, le célèbre trompettiste  de jazz  Raymond, alias « Ray Cicurel » compagnon de  Django Reinhardt et Stéphane Grappelli ? Et l’on comprend mieux, j’en suis sûre, pourquoi Raymond, au moment de Kol Nidréi où à la fin de Kippour ou de Roch Hachana,  sonnait du Shofar avec une telle force, élégance et facilité.

Sait-on aussi que Raymond devint compositeur, fervent d’une musique abstraite, moins sérielle que, comme il aimait la définir  par ce mot pour moi, je l’avoue, mystérieux,   « matricielle » ? En tous les cas, abstraite et d’où le moi s’effaçait, comme il s’effaçait dans sa relation à autrui ou précisément c’était autrui qui comptait d’abord.

Ses relations avec ses amis musiciens étaient cette autre facette que Raymond cultivait avec joie, de jeunes musiciens souvent avec lesquels très vite se nouait, au fil des ans, une affectueuse complicité ; de sorte qu’ avec les jeunes gens ou jeunes filles qui l’entouraient, la différence d’âge ne comptait plus  du tout : ils étaient tous entre copains et peu importait que l’un des copains ait soixante quinze ou quatre vingt deux ans et l’autre  vingt ou trente ans . 

Cette passion pour la musique  était complétée par son goût plus large pour l’art et la beauté qu’il partageait avec ses deux sœurs : Rosie, trop tôt disparue et Lily dont les tableaux ornent encore les murs de sa maison et dont il était si fier : je me souviens avoir ri quand il me racontait l’histoire de sa réplique à Pierre Mendès France, son beau frère, qu’il avait accusé de ne pas suffisamment admirer les peintures de son épouse, Lily, sa sœur, à sa juste valeur. Il avait, en effet, demandé avec un brin d’ironie à Pierre Mendès France s’il se souvenait du nom du ministre des finances hollandais à l’époque de Rembrandt !

Ami de tant d’entre vous ici présents, confident de tant d’autres, Raymond avait bien sûr aussi un grand amour pour les siens, pour tous les siens, ses neveux, ses petits enfants, ses enfants, tous ses enfants, vous quatre qui êtes ici ensemble : je pense aussi, comme beaucoup de vos amis, bien sûr à Liora qui repose non loin d’ici et dont la mort, si tôt, fut une douleur intime qu’il partagea avec toi Francine et que vous avez porté en silence. 

Mais à vous Michel, David, Jérémie et Ilana, je veux vous dire combien il était fier de vous, combien il vous aimait, de la même façon, avec la même tendresse ; et lorsque la vie  l’a éloigné de vous, je sais qu’il en  souffrait, même s’il ne trouvait pas toujours les mots pour vous le dire. Je sais aussi combien il était heureux de voir votre fratrie reconstruite et combien, ma chère Ilana,  il t’en était reconnaissant, toi qui en as été le ciment magique.  Vous savez tous combien il espérait, au plus profond de son cœur, que vos liens, votre affection s’approfondiraient  et se poursuivraient entre ses neufs petits enfants : Franck, Philippe, Déborah, Sam, Elsa, Judith, Laila, Noam  et la toute dernière petite Eve.  Il souhaitait de toute son âme, chers Michel, David, Jérémie et Ilana que vos enfants, se sentent heureux, au sein de cette fraternité familiale, qui fait , je pense, le premier tissu de toute société.

Ce père exceptionnel, vous l’avez entouré de votre tendresse, à la maison, jusqu’à ce qu’il s’endorme et qu’il ne puisse plus vous remercier, comme il aimait à le faire, de votre gentillesse et des soins  dont vous l’entouriez. De sa gentillesse, vous avez tous les quatre hérité !  D’autres qualités sans doute aussi, mais votre père vous a légué particulièrement sa sérénité, son charisme,  sa générosité, son amour du judaïsme et, plus que tout encore, son amour d’Israël. Et de vous voir ses héritiers pour ce qu’il considérait essentiel, sachez combien cela le remplissait de bonheur et de fierté. 

Je voudrais aussi dire deux mots à mon fils David que l’émotion a conduit à renoncer à dire ce que je viens de dire, autrement. Je sais combien Raymond a été pour toi un exemple, combien, en partageant depuis ton enfance avec ton ami Jérémie, son intimité, tu as eu la chance de grandir, de mûrir, accompagné non seulement de l’exemple et des conseils de ton père mais entouré de l’affection enrichissante de celui qui est devenu, à sa plus grande joie, ton beau-père.

Cher Raymond, je sais combien tu as été heureux de lui donner ta fille ; tu sais combien nous avons considéré un privilège d’accueillir  Ilana.  Tu étais un grand-père comblé et je ne peux oublier ton sourire radieux et ingénu quand tu disais  en parlant de tes neuf petits enfants : « je savais que je les aimerais mais je ne savais pas que je les aimerais autant ». 

Je voudrais enfin terminer , ma chère Francine, mon amie, en m’adressant à toi et ce qui n’est pas, tu le sais, tu l’entends, facile.  Car différent dans tous les domaines, nous savons bien que Raymond le fut aussi dans le couple que vous avez formé. Un couple, là encore exceptionnel. Raymond fut un compagnon de route et de vie, de tous les instants, hors du commun et si fier de toi. Si fier et complice de tes succès, heureux de t’avoir eu près de lui, tout au long de ces années et encore tout récemment dans ce travail remarquables que tu as mené pour réaliser cette anthologie du judaïsme où il t’aidait à trouver le mot juste, le concept  pertinent, la pensée la plus élevée. Il n’a cessé de te remercier et de te rendre hommage, mot étrange, en fait, car il ne lui convenait pas ; et pourtant c’est celui  qui me vient pour décrire l’amour et la reconnaissance qu’il te témoignait avec l’élégance de celui qui  descend de cette grande famille égyptienne. Et c’est vrai, ma chère Francine, nous t’avons tous admirée : tu étais là, présente, attentive,  attentionnée, jusqu’à la fin ; combien de fois n’a-t-il pas répété à Ilana : «  remercie ta mère pour ce qu’elle fait. Tu ne la remercieras jamais assez ». Et Francine, alors, tu riais, tu protestais, mais c’était vrai. Tu as été, toi aussi, toutes ces années, exceptionnelle, trouvant ton chemin propre au sein de ces liens qui vous unissaient, traversant les épreuves de la mort de Liora et croyant toujours, avec Raymond que ce qui vous unissait était toujours plus fort que tout.

Mais je ne voudrais pas conclure sans évoquer une fois encore tous ceux d’entre vous qui l’avez entouré, aimé et en particulier Sylvain. Je sais, mon cher  Sylvain, que tu as entouré Raymond de toute ton affection et que tu lui as aussi permis de s’en aller, avec sérénité. Sois en remercié. 

Voilà, chers amis, chers enfants et petits enfants, chère Francine, les quelques mots que je souhaitais vous dire.

Raymond, tu vas laisser un grand vide dans le cœur de chacun. Ta présence remplissait tant de moments de nos vies ! Mais sache que tu as mis dans chacun de nos cœurs une graine de ta générosité et de ta gentillesse, de ton amour du judaïsme et de ton amour d’Israël qui ont fait l’homme que tu as été, un être d’exception.

La tradition juive, dit-on, lorsqu’on prononce un discours en l’honneur d’un défunt, conseille de ne pas trop rappeler ses qualités ; car quand il arrive là haut, auprès de Dieu, les anges risquent de faire la grimace en comparant cet éloge terrestre avec la réalité !

Cela ne t’étonnera pas, mon cher Raymond, que j’aie pris quelque liberté avec les usages…..  Mais, de toute façon, tu n’as rien à craindre. Bien au contraire. C’est nous qui devons redouter que les anges, là haut,  ne nous tancent et ne nous interpellent en nous disant : « vous n’avez pas tout dit ». Et ils auront raison. Qu’ils me pardonnent. 

 

Anne-Marie Revcolevschi

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